• Sem5 - Sons et Silences

    Sons et Silences

     Quand je suis arrivé la première fois par l’aéroport à Tokyo, cet aéroport immense d’une cité de 40 millions d’habitants, l’un des premiers éléments qui a frappé mes sens était le bruit, ou plutôt l’absence de bruit. L’ambiance sonore si calme qui régnait partout dans les grands halls, ce calme feutré construit par chacun et tous, qui allaient et venaient dans ce lieu de transit.

     Ci-dessous, 40 millions hbts et le Tokyo Metropolitan Building

    40millions d'Hbts-Ici Tokyo Metropolitan Building

    Un peu plus tard, mes premières sorties à Tokyo sur ces grandes avenues du centre, avec leurs 4 ou 6 voies de circulation, me surprenaient aussi par le niveau sonore de la circulation, bien différent de chez nous, à la fois moins bruyant mais aussi plus calme, sans toutes ces accélérations, empressements ou autres. De fait, la grande majorité des véhicules disposent sans doute de boites de vitesses automatiques : la maîtrise du niveau sonore dispose de ses solutions techniques. Les publicités télévisuelles vous vendent d’ailleurs 3 arguments clés : la sécurité, la puissance…et le faible niveau sonore. Une voiture puissante et silencieuse : peut-être symboliquement une manière d’avancer dans les choses de la vie plus particulièrement japonaise ?

     Le silence, mais aussi les sons. Le son accueille, le son rythme le moment, le son relie et créé l’unité et l’atmosphère du lieu.

    D’abord dans les magasins, où toute la communication autour de votre achat n’est en rien laissée au hasard. Tout un protocole existe ‘Onei gai shi masu’, ‘Aligato Gosai Mashita’ et bien d’autres choses que je capte encore pas du tout : c’est votre accueil, c’est l’encaissement ‘oralisé’ de chacun de vos achats, c’est la formule systématique d’annonce du prix total (attention le rapport à l’argent c’est particulier ici : on dépose la somme dans l’espace prévu à cet effet), c’est le décompte précis avec vous de ce que vous venez de déposer, la confirmation orale que tout va bien, l’annonce orale de l’encaissement en machine, le rendu de l’argent avec un remerciement et finalement le rendu du ticket tenu par la caissière à 2 mains, d’une extrémité et de l’autre du ticket, pour que vous puissiez le saisir entre ces 2 extrémités, puis le remerciement final (là je comprends de nouveau: ‘Aligato Gosai Mashita’). Des expressions, des phrases, des sons, toujours les mêmes, que vous entendez sur les 4 ou 10 caisses en parallèle. Et surtout chacune de ces expressions n’est pas que sons, elle est tonalité, rythme, expression, elle créé quelque chose chez vous dans ce lien entre la caissière et vous ; le lieu devient bruissement de cette atmosphère et sons et d’expressions reliantes.

     Je trouve le phénomène encore plus fort dans un restaurant. Il faut d’abord comprendre que les japonais aiment la restauration, sous des formes très variées ; elle est omniprésente dans l’espace (les rues en sont remplies) et dans le temps (le ‘petit’ déjeuner n’existe pas réellement, c’est déjà un vrai repas, salé comme tous les autres et prendre une large soupe à la viande et aux soba agrémentée de quelques légumes puis accompagnée d’un bol de riz, correspond bien à ‘asa gohan’). Donc, on se restaure. Mais comme dans beaucoup de choses au Japon, on ne s’appesantit pas, simplement on fait ce qu’il convient de faire : si le repas du soir (‘ban gohan’) sera souvent un moment social donc plus long et plus discuté, le matin ou le midi (‘hiru gohan’) sont plutôt des moments fonctionnels où se restaurer est simplement utile. On ne s’appesantit pas, donc tout se passe en général dans un temps réduit, bien que sans vitesse. Un peu ce qui doit être fait, ‘ici et maintenant’. Cela signifie que le restaurant devient aussi lieu de passage : cela rentre et sort sans arrêt, arrivées, prises de commandes, services, règlements, départs…Et tout comme dans les magasins, chacun de ces moments est très propice à un protocole de communication, qui transforme ce restaurant en atmosphère sonore très vivante, pleine de sourire. Pleine de sourire, parce que le son est aussi émotion et relation. Lorsque la serveuse vous remercie ‘Arigato gosai masu’ la tonalité est bien particulière et toujours très similaire ; cette tonalité a quelque chose de très positif, c’est comme un sourire. Tout comme si la personne était elle-même engagée et présente dans le son et la phrase qu’elle prononce ; comme si ce n’était pas qu’extérieur, mais que cela venait de l’intérieur : d’ailleurs cette phrase n’est jamais prononcée en regardant ailleurs ; la relation est bien présente. On a ce sentiment d’un vrai sourire transmis par le son, comme si on cherchait à faire du bien à celui qui recevait la phrase, comme si le son devenait acte au-delà de la parole.

     Ci-dessous sanctuaire jouxtant Zojoji et Tokyo Tower

    Sanctuaire Zojoji et Tokyo Tower

    En continuant les premières visites, après vous être restauré, immanquablement vous rencontrerez au coin de la rue un sanctuaire shintô. Quand vous évoquez cela avec les japonais, ils ont tendance à sourire de ces traditions anciennes…mais observez un sanctuaire et à n’importe quel moment de la journée vous verrez quelques personnes s’y arrêter, mettre une pièce et se concentrer un instant (rien de long, toujours l’ici et maintenant) pour repartir dans la vie moderne. Donc un sanctuaire. Et là aussi le son. Celui de la cloche, à chacun de ces petits instants de concentration. Non pas pour l’agiter. Juste créer un son, un seul. Comme si ce son lui aussi allait agir. Comme s’il pouvait contribuer à l’ici et maintenant. Comme si cette vibration des temps anciens pénétrait votre corps et participait à vous ramener vers la profondeur.

    Ci-dessous autre petit sanctuaire en nature, Takao san

     Mont Takao, Petit sanctuaireMont Takao

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Il se trouve que la pratique de l’Aïkido avec Maître Tada se déroule dans un très beau lieu, le temple bouddhiste Gessôji (en sous-sol du temple). Maître Tada a été très marqué par le fondateur de l’Aïkido Moriheï Ueshiba, tout en approfondissement également toute sa vie des pratiques particulières liées au souffle et à la respiration (kokyu). Certaines de ces pratiques rejoignent le Kototama qui investit plus particulièrement les sons et vibrations. Dans les exercices préparatoires à la pratique de l’Aïkido, Maître Tada  a conservé certains de ces exercices clés, qui sont pratiqués à chaque séance systématiquement. Créer un son, une vibration, par exemple sur chacune des voyelles de l’alphabet japonais (l’une après l’autre) et faire descendre la respiration et la vibration dans le corps, puis continuer l’exercice en sentant la vibration mais sans produire le son (il appelle cela le ‘son muet’). On fait les exercices, on ressent, le corps ressent, éventuellement le mental, et on ne s’attarde pas. La question n’est pas de comprendre, ni même de réussir quoi que ce soit. C’est plus de se mettre en chemin, sans tergiverser intellectuellement : quelque chose peut se transformer, on parcourt ce chemin avec patience, on ressent et demain notre ressenti sera encore différent.

     Ci-dessous Gessoji et Dojo de Tada Shihan

    Gessoji et dojo Maitre Tada

    Et puis, si vous allez encore un peu plus loin dans vos visites, vous pouvez arriver à un temple bouddhiste où l’on vous invite à participer à la cérémonie, à ces champs rituels que vous chantez où que vous suivez assis sur le tatami tous ensemble. Qu’elle que soit votre manière de participer, un peu d’ouverture et ces chants vous font vibrez d’une manière ou d’une autre. La vibration se fait profonde et plus intérieure. Elle appelle encore autre chose.

    Au pied de Takao san

    Sem5 - Sons et Silences


  • Commentaires

    1
    Geneviève/ kizou
    Dimanche 7 Février 2016 à 10:44

    Ce serait incroyable d'imaginer un pays bruyant....la retenue et la maitrise sont plutôt de mise, en tout cas dans l'image que j'ai du pays.

    J'ai reconnu Kitsune en photo.

    Dans le magasine du Figaro ce weekend on peut lire un article intéressant sur le shintoïsme.

    Vendredi soir j'étais rue Michelet, tout le monde va bien!

    Geneviève.

     

     

      • Dimanche 7 Février 2016 à 13:26

        Il s'agit bien de kitsune, qui accompagne souvent Inari divinité shintôiste du Riz.

        Merci du commentaire, Xavier.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :